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News and resources on French thinker Michel Foucault (1926-1984)

Notice nécrologique sur Gilbert Humbert
Patrick Négrier

Gilbert Humbert, né en 1928, et compagnon de Michel Foucault en 1951, est décédé le 14 mai 2020. Ancien élève d’Olivier Messiaën, il eut une vie composite et composante. Composite d’abord en raison du fait qu’il fut successivement ou à la fois un pasteur protestant (1962-67), un militant du parti communiste, un musicien professeur de musique (1955-88) doublé d’un musicologue, et un poète, comme il le dit lui-même dans le poème suivant en se rappelant en 1996 la chambre de bonne qu’il possédait dans le XIXème arrondissement de Paris : « Tu étais au sixième étage et chaque jour on t’offrait le potage. Tu te croyais politicien, musicien, théologien et même un peu poète. Trement dit : un otage. Voilà qu’un jour tu déménages sans deviner qu’arrivera, s’aménageant, te succédant ton premier-né » (« Petit pote, en 1953 » dans Le Disque rayé). De son ministère de pasteur il conservait le souvenir suivant : « Paroisse, mon esclave et mon maître, j’ai mal prêché la Parole captive mais j’ai beaucoup appris de toi » (Gémellés) ; et il écrivait avec humour en 1996 : « Ah ! ne plus revêtir l’habit ecclésiastique ! Mais ‘sortir’, ecclésial, et ne mettre surtout pas ta voiture dans le parking ‘Pasteur’ » (Le Disque rayé).

Comme musicien, G. Humbert composa plusieurs pièces d’inspiration religieuse, tant juive (Jonathan, l’amant du roi David, 1993 ; Psaumes ; Le chant de la vigne d’après Is. 5, 1960) que chrétienne (La Servante du Seigneur, 1960 ; Jésus-Jonas, 1960 ; Cinq pains d’orge et deux poissons, 1960 ; Il faut nuit Judas, 1960 ; Au chant du coq, 1960 ; Il est là ton prochain, 1960 ; Petite liturgie dans le style des spirituals, 1960), et mystique (Nulle beauté je l’assure, pour baryton et piano sur un poème de Jean de la croix, 1993), mais aussi profane (Musiques pour Jacques [Ossang], piano, 1993 ; et Cantate de l’arbre, 1993, titre qui me rappelle deux choses : d’abord que durant ma jeunesse, Gilbert et moi échangeâmes pendant plusieurs mois une correspondance où nous nous envoyions mutuellement des dessins d’arbres de notre confection, et ensuite que Gilbert écrivait dans Le Disque rayé : « Ton arbre tu l’aimes, celui-ci de Brassens, l’autre de Guillevic, ton arbre quoi ! Eh bien ! Malgré le risque tu en découpes une feuille… et tu l’envoies à l’un de tes trois fils et même à chacun de tes cinq enfants en leur disant ‘ma vieille branche’ »).

Enfin comme poète, G. Humbert publia deux recueils de poèmes : Chauv’êtu (Paris, Editions de la Grisière, 1968), et Quête de Dieu : poèmes 1954-1973 (Paris, Saint-Germain-des-Prés, 1976) ; à quoi il faut ajouter trois autres recueils inédits : Gémellés (1978), A Fuveau sur l’horloge peinte : tout le jour tinte le printemps (1993), et enfin Le Disque rayé : surmenage (1996) ; autant d’oeuvres poétiques brèves, écrites en mode mineur, composées d’assonances et de jeux de mots. Je me récite encore parfois par coeur ce passage obsédant d’un poème de lui où il me semble pouvoir reconnaître des réminiscences grecques : « Nous n’irons plus hautbois découpler les lauriers tant ce palais ancien me sied que je m’avance et danse musicien au pas des lanciers ».

Mais G. Humbert n’eut pas seulement une vie composite : il mena également une vie composante car il composa tant dans le domaine de sa vie privée que dans le domaine religieux (adhésion militante à la Réforme), dans le domaine musical, et dans le domaine politique (adhésion au communisme). En ce qui concerne le domaine privé, il écrivait en 1996 : « Aimer les femmes pour ce qu’elles sont. Ne pas les prendre pour ce qu’elles ne sont pas » (Le Disque rayé).

Je fis la connaissance d’Humbert pendant l’été 1977 par l’intermédiaire du poète et cinéaste F.J. O. rencontré dans une librairie à Limoges et qui m’invita à Aurillac pour participer à la revue littéraire qu’il y dirigeait avec l’assistance d’Humbert. Gilbert habitait cette ville avec ses cinq enfants et sa femme Hélène (+ 2008) qui lisait alors les volumes de l’Histoire de la France rurale publiée sous la direction de Georges Duby. Comme je souhaitais loger durant les deux semaines de mon séjour dans cette ville en un endroit isolé pour travailler, Gilbert, qui avait une voiture et était ami avec la propriétaire du château médiéval de Vixouze, madame Costes, me conduisit à Polminhac où il convainquit cette dernière de me louer l’aile droite de cette demeure. Ce qui fut fait. Gilbert m’y visitait. Et lorsque je quittais Vixouze pour rendre visite à Gilbert chez lui à Aurillac, il excellait à me jouer au piano les Gymnopédies d’Erik Satie, oeuvre qu’il ressentait et interprétait particulièrement bien. A côté du piano trônait un portrait géant de Foucault en carton probablement façonné par les Editions Gallimard ; Foucault dont Gilbert me dit qu’un jour où ils traversaient tous deux un pont dans Paris, le philosophe fut saisi d’un coup par une crise nerveuse qui avait fait craindre que celui-ci se jetât dans la Seine.

Durant mon séjour dans le Cantal, Gilbert me fit visiter le château médiéval d’Anjony ainsi que les églises romanes du département… et admirer les vaches Salers aux cornes si singulières. C’est Gilbert qui me fit connaître à la fin de l’année 1977 la poétesse et peintre surréaliste belge Marianne van Hirtum (1925-88) avec qui, durant sa jeunesse, il avait amicalement partagé durant un été une maison à Fuveau (Bouches du Rhône) où Marianne avait peint une fresque affirmant déjà le style qui serait plus tard le sien et dont Gilbert m’envoya plus tard une reproduction en couleurs sur papier. Marianne appelait Gilbert « Monsieur Musique » qui m’appelait lui-même « Patrocle ».

Un soir au début des années 1980 Gilbert se trouvait à Paris chez Marianne rue Delambre d’où il téléphona à Foucault. Leur entretien fut orageux. Le philosophe ordonna impérieusement à Gilbert de lui rendre les lettres au style très écrit, très pensé, qu’il lui avait adressées durant leur jeunesse. Gilbert refusa résolument et conserva ces lettres jusqu’à la fin de sa vie. Mais il rapportera en 1996 dans un poème la parole que lui avait dite le philosophe aimé en 1951 et qui fournit à Gilbert le titre de son dernier recueil de poésie : « Le petit locomotiveau déraille. Un autre l’avait dit quarant’cinq ans plus tôt : ‘Tu es sans le savoir si savant en sortilèges et en incantations, plein de refrains, plein de formules répétées comme un disque rayé ; tu aimes la plainte énorme des vieux disques qui ne peuvent dépasser la phrase infiniment répétée’ » (« Hommage à P.-M. Foucault » dans Le Disque rayé).

Après mon séjour de deux semaines à Aurillac je n’eus pas l’occasion de revoir Gilbert mais je lui téléphonai épisodiquement pour prendre de ses nouvelles. Lorsqu’en 2010 je publiai chez Cartouche mon essai Contre l’homophobie : l’homosexualité dans la Bible, je proposai à Gilbert de lui en envoyer un exemplaire : il refusa net car il ne souhaitait pas qu’après son décès l’on retrouvât ce genre d’ouvrage dans ses affaires. A la fin de sa vie il recevait quelques visites de musicologues mais devenant progressivement aveugle, il ne faisait plus guère qu’écouter de temps à autre un peu de musique. Durant ses toutes dernières années je décidai de cesser de lui téléphoner pour le laisser seul face aux dernières tâches intérieures qui lui restaient à accomplir… lui qui écrivait à l’âge de soixante-huit ans : « Le pire ce n’est pas de mourir ; mais c’est la peur de mourir avant l’heure » (Le Disque rayé). Comme tout homme Gilbert Humbert avait ses mauvais moments. Jugeant à l’âge de cinquante ans sa vie passée, il reconnaissait modestement dans « Autocritique » : « Oh moi ! Souffrant de n’être jamais ‘arrivé’ mais qui n’ai jamais pris le bon départ » (Gémellés). Malgré ce bémol de lucidité empreinte de regret, il laisse de lui le souvenir d’un homme qui fut exemplaire dans trois domaines : d’abord dans sa vie de père où il sut faire montre de responsabilité et de générosité envers ses enfants et notamment envers son fils aîné qui était farouchement désireux de préserver tant son isolement social que son désir de non-travail professionnel ; ensuite dans le domaine religieux où il demeura fidèle à la Réforme ; et enfin dans le domaine politique où il demeura fidèle au communisme, ce que je comprenais et admirais eu égard à la part de vérité imprescriptible qui demeure dans le marxisme.

Patrick Négrier

One thought on “Gilbert Humbert (1928-2020)

  1. stuartelden says:

    Reblogged this on Progressive Geographies and commented:
    A brief obituary of one of the composers Foucault knew in the 1950s.

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