Serge Audier, Le Néolibéralisme, Foucault et nous, Le Bord de l’eau, Carignan-de-Bordeaux, 2026
Le cours de Michel Foucault au Collège de France sur la « naissance de la biopolitique » s’est imposé comme une référence fondamentale pour toute réflexion sur le néolibéralisme dans ses différentes dimensions – théorique, historique, sociologique, etc.
Beaucoup y ont vu une approche révolutionnaire : au lieu de réduire le néolibéralisme à une doctrine économique prônant le « laisser-faire », Foucault aurait compris qu’il s’agit d’une nouvelle conception de l’être humain et de la société, fondée sur l’entreprenariat et la concurrence généralisée. Cette interprétation a fait florès dans le monde entier : des governmental studies à Wendy Brown, Foucault a été applaudi comme le prophète de notre temps.
L’objet de ce livre est de revenir sur ce bilan, et d’examiner comment Foucault a souvent été érigé en figure d’autorité pour dénoncer le néolibéralisme. Il met à l’épreuve cette interprétation sous deux angles. D’abord à travers une reconstitution du parcours de Foucault dans le contexte politique et intellectuel de la fin des années 1970 (antitotalitarisme, « retour du libéralisme », etc.), il montre pourquoi sa position de l’époque risque de susciter aujourd’hui des lectures anachroniques. Ensuite, il montre que la réalité de la contre-révolution néolibérale – du Chili de Pinochet à nos jours – n’est pas entièrement déchiffrable à l’aune du paradigme foucaldien. Il y a certes encore beaucoup à apprendre de ses analyses mais à condition d’en faire un usage critique : évitant les pièges du réquisitoire et de l’hagiographie, le livre démontre que Foucault n’était ni un contempteur absolu du néolibéralisme, ni un soutien caché. Et que ses hésitations sont symptomatiques d’une crise de la gauche dont nous ne sommes jamais vraiment sortis.
En cette année du centenaire de Foucault, le meilleur hommage à rendre à ce déstabilisateur de certitudes n’est-il pas de penser avec et contre lui ? Il y va de la compréhension des mutations du capitalisme et du renouveau de la gauche face à la révolution conservatrice.
Serge Audier est professeur de philosophie à l’université Nice-Côte d’Azur. Il a notamment publié La Pensée anti-68 (La Découverte, 2008), Néolibéralisme(s). Une archéologie intellectuelle (Grasset, 2012), Aux origines du néolibéralisme. Le Colloque Walter Lippmann (Le Bord de l’eau, 2012), L’Invention du néolibéralisme, 2 vol. (Le Bord de l’eau, 2022 et 2023) et une trilogie sur la pensée écologique, dont La Cité écologique. Pour un éco-républicanisme (La Découverte, 2020).
Maxime Toscan Du Plantier, Le Monde Diplomatique, juin 2026
Dans cette réédition augmentée d’un ouvrage de 2015, Serge Audier revient sur les cours au Collège de France donnés par Michel Foucault en 1979 et publiés sous le titre Naissance de la biopolitique. Une « vulgate » d’origine anglo-saxonne voit dans ces cours une analyse définitive et une critique absolue du néolibéralisme. La lecture minutieuse et érudite d’Audier, qui vise à les réinscrire dans leur contexte intellectuel et politique, est bien différente. Influencé par la présentation « par-delà la gauche et la droite » qu’en proposaient les « nouveaux économistes », Foucault aurait vu dans le néolibéralisme américain un outil lui permettant de développer ses analyses sur la crise des « sociétés disciplinaires » ainsi que ses réflexions antisocialistes et antibureaucratiques. Alors qu’il s’est rapproché de la « deuxième gauche », Foucault se montre incapable de rendre compte de la dimension idéologique et réactionnaire du néolibéralisme des années 1980 — dans lequel nous vivons toujours — incarné par Ronald Reagan, Margaret Thatcher et l’alliance de la dictature d’Augusto Pinochet avec les « Chicago boys ».





