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News and resources on French thinker Michel Foucault (1926-1984)

Matthieu Potte-Bonneville et Philippe Artières, “Michel Foucault n’est pas un trésor”
Le Monde des Livres, 17 May 2012.

Le classement comme « trésor national » des 37000 feuillets (manuscrits, textes, notes dactylographiées) dont seraient composées les archives de Michel Foucault soulève une série de questions quant au devenir de ce fonds, dans un débat où se croisent des considérations financières, des enjeux nationaux (puisqu’on a évoqué l’acquisition de ces archives par une bibliothèque universitaire américaine), et une concurrence entre plusieurs institutions françaises. Lecteurs de Foucault, il ne nous revient pas de trancher ces litiges. Toutefois, nous aimerions introduire dans la discussion une remarque très simple : l’oeuvre de Michel Foucault est de part en part traversée par le souci de l’archive ; il dédia à celle-ci son « archéologie du savoir » et hanta, sa vie durant, les bibliothèques. Il y aurait alors un peu d’aveuglement à ne pas interroger le destin de ses propres archives à la lumière de ses travaux, pour imaginer les formes de conservation et de valorisation de cette masse de choses dites qu’il a laissée dériver jusqu’à nous.

Première remarque : le surgissement de ces feuillets fait justice de la tentation de croire que nous pourrions un jour disposer à propos de Foucault de quelque chose comme des « œuvres complètes ». Ces milliers de pages, en effet, interviennent à la manière d’un énième ressac, dans l’histoire d’une publication de Foucault où, depuis trente ans, chaque nouvelle vague éditoriale jette à bas les digues que l’on avait cru pouvoir bâtir autour de l’oeuvre, les bornes au sein desquelles il semblait possible de la contenir. Dès 1994, les quatre tomes des Dits et écrits adjoignaient aux ouvrages publiés du vivant de l’auteur un pêle-mêle de préfaces, d’entretiens, d’interventions et d’articles qui en modifiaient la compréhension ; la publication, engagée en 1997 et encore inachevée, des cours au Collège de France excède de beaucoup le volume des livres que l’auteur des Mots et les choses avait choisi de faire paraître. A chaque fois, loin de se compléter, le puzzle se mélange de nouveau. Les archives de Foucault vérifient ainsi la définition qu’il donnait du discours, en s’arrachant peu à peu à l’intention de l’Auteur et à l’horizon de l’Oeuvre – nul ne saurait se prétendre maître de leur dispersion, et elles s’offrent de plus en plus clairement à un nombre indéfini de parcours possibles.

Or, de ces parcours d’interprétation, le tracé n’est pas préfiguré dans les archives elles-mêmes ; leur défrichage revient essentiellement aux lecteurs. Il faut ici se souvenir de la manière dont Foucault affirmait écrire « pour des utilisateurs », ou évoquait son goût des « textes pratiques, qui sont eux-mêmes l’objet de pratiques ». Cette figure du lecteur-usager est essentielle : d’abord, elle met hors-jeu toute notion de propriété et de lecture autorisée, invite à nouer avec les textes une relation d’emprunt, qui les laisse libres pour d’autres usages possibles comme on rapporte sagement son livre à la bibliothèque commune. Ensuite, l’idée d’usage trace une oblique entre lectures savantes ou profanes, désintéressées ou engagées, spécialisées ou exotiques ; cela ne veut pas dire que toutes les lectures soient également intéressantes, mais que l’on ne peut décider de leur intérêt qu’« à l’usage », et non a priori. Parce que le sens d’un texte n’est pas réserve à découvrir, mais instrument à inventer, on ne saurait au nom de la science en restreindre l’accès à telle ou telle communauté interprétative, disposant du droit exclusif à s’en faire l’intermédiaire. Enfin, que Foucault ait écrit pour des utilisateurs suggère qu’il n’entendait pas voir ses travaux cantonnés au champ clos des controverses théoriques, mais espérait aussi les voir produire des effets dans le vif des questions culturelles, sociales et politiques, devenir (selon ses propres termes), « à la fois bataille et arme, stratégie et choc ».

Comment être fidèles à cet impératif ? En affirmant ceci : du point de vue des usagers, l’enjeu n’est pas de savoir si les archives de Foucault doivent devenir étrangères ou rester nationales ; le problème est de faire entendre qu’elles ne constituent en rien un « trésor ». Les trésors appellent les coffre-forts, excitent les collectionneurs, attirent les chasseurs de trésor – et l’on peut redouter, de même, qu’un tel traitement des archives relance la tension entre la tentation d’en réserver l’accès, d’en faire un objet de prestige plutôt que de recherche, et celle d’en faire circuler plus ou moins clandestinement des fragments disparates, éclats brillants arrachés à l’ensemble lorsqu’au contraire, ce sont les circulations au sein du corpus qui sont fécondes. Permettre aux lecteurs l’accès le plus direct à cet ensemble documentaire est un enjeu primordial, qui ne se déduit pas mécaniquement des considérations marchandes, institutionnelles ou patriotiques : par exemple, faudrait-il se réjouir que les archives Foucault demeurent sur le territoire français, si les chercheurs du Sud se trouvaient du même coup, faute de visas, interdits de consultation comme c’est souvent le cas aujourd’hui ? Quelle que soit la solution finalement retenue pour l’accueil matériel de ce fonds, nous appelons à ce que l’ensemble de ces archives fasse l’objet d’une numérisation globale qui en permette la consultation internationale la plus large, conformément à cette communauté mondiale d’usagers de la pensée que les technologies de l’information contemporaines font naître et dont Foucault aura peut-être été le premier penseur. Alors que la marchandisation des archives intellectuelles tend à s’imposer comme la norme, et face à des débats promis à revenir à propos d’autres fonds, il y aurait là l’indication d’une manière différente d’aborder le problème – manière plus conforme aux moyens et aux enjeux de la recherche aujourd’hui, que le seul fétichisme des feuillets jaunis, la recherche de la perle rare ou l’émotion suscitée par la graphie du Maître.

L’usage, plutôt que le trésor. Rééditant, en 1972, L’Histoire de la folie, Foucault écrivait à propos de son livre : « Quant à la nouveauté, ne feignons pas de la découvrir en lui, comme une réserve secrète, comme une richesse d’abord inaperçue: elle n’a été faite que des choses qui ont été dites sur lui, et des évènements dans lesquels il a été pris ». Les nouvelles lectures ne sont pas embaumées dans des sarcophages de papier, comme un secret à préserver ou à piller ; elles sont encore à inventer, pourvu que ses usagers futurs puissent les dessiner à même des archives largement disponibles.

– Philippe Artières est historien (CNRS) et président de l’Association pour le Centre Michel Foucault.

– Mathieu Potte-Bonneville est philosophe (ENS de Lyon) et président de l’Assemblée Collégiale du Collège International de philosophie.

Dernier ouvrage paru : P.Artières, M.Potte-Bonneville, D’Après Foucault – gestes, luttes, programmes, Points, coll. « Essais », 2012.

Sources: FuckYeahGillesDeleuze blog, Variazioni foucaultiane blog

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