Jacques Bouveresse, Le désir, la vérité et la connaissance : la volonté de savoir et la volonté de vérité chez Foucault. In Claudine Tiercelin (dir.) La reconstruction de la raison. Dialogues avec Jacques Bouveresse, Collège de France, 2014.
1. Ce qui est connu doit-il être vrai ?
1Pour vous donner une idée du problème dont j’ai choisi de vous parler, il sera utile, je crois, de commencer par vous dire quelques mots d’une question plus classique et plus ancienne, en citant le début d’un petit article d’Elisabeth Anscombe, intitulé « Necessity and Truth », qui a été publié pour la première fois dans le Times Literary Supplement du 14 février 1965 :
Ce qui est connu doit être vrai ; par conséquent, on peut facilement avoir l’impression que seul le nécessairement vrai peut être connu. C’est probablement la racine de la conception des Grecs selon laquelle la connaissance est la connaissance de ce qui est vrai de façon immuable. De nos jours, un étudiant débutant apprend très tôt à critiquer le passage de « Ce qui est connu est nécessairement vrai » à « Seul ce qui est nécessairement vrai est connu » ; la première proposition est correcte seulement en ce sens que, si une chose n’est pas vraie, alors ma certitude qu’elle est le cas – nécessairement – n’est pas une connaissance ; et de cela rien ne résulte qui impose une restriction quelconque aux objets de la connaissance.
Effectivement, la faute logique qui est impliquée dans le raisonnement est d’une espèce suffisamment élémentaire pour pouvoir être facilement reconnue. Mais cela n’a pas empêché certains philosophes traditionnels d’éprouver des difficultés sérieuses à résoudre le problème, surtout quand la question se posait à propos de Dieu, dont il peut sembler légitime de supposer que les seuls objets possibles pour sa connaissance devraient être des choses non seulement vraies, mais nécessairement vraies. Elisabeth Anscombe, dans son article, s’est intéressée spécialement à l’attitude que saint Thomas d’Aquin a adoptée à l’égard de cette difficulté :